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Coron est le mari de : Margot, et : Bernard leur fils. Deuxièmement : la signature. La carte est signée : Danièle (prénom féminin). Nous savons donc que Danièle se trouve à Trouville (Calvados) le 2 août 1971 avant 17h30 ainsi que l'atteste le cachet de la poste apposé sur la carte postale. Quelle relation Danièle entretient-elle avec les Coron? "Grosses bises", "Amitiés à M. Coron et à Bernard", "A bientôt" : leur écrit-elle. Ce dernier "A bientôt" signifie-t-il qu'elle compte revoir bientôt les Coron là où elle leur écrit, à Vailly, où elle habiterait? Auquel cas Danièle serait une voisine des Coron? Il existe quoi qu'il en soit une intimité réelle entre Danièle et Margot. On ne conclut pas une carte postale racontant des vacances ratées et écourtées par "Grosses bises" si on n'est pas certain de l'amitié de son confident. De plus, tout le ton de la carte indique que les Coron connaissent le contexte : ils savent qui est Jean-Jacques et le reste du texte n'est pour eux en rien mystérieux. Troisièmement : le corps du texte. "Nous avons fait un bon voyage, mais nous ne passons pas d'agréables vacances avec Jean-Jacques". L'emploi de la première personne du pluriel est ambigu. Si Danièle est seule en vacances avec Jean-Jacques pourquoi n'écrit-elle pas "Je ne passe pas d'agréables vacances avec Jean-Jacques", plus simple et naturel? On est donc tenté d'imaginer la présence d'une tierce personne qui justifierait le "nous". 2ème phrase. "Il s'ennuie, il veut revenir, il ne sort pas, ne mange presque pas, ne parle pas et fait la tête". Si nous disposons là d'un tableau de l'état du personnage, le statut exact de Jean-Jacques n'en demeure pas moins ambigu. Dans la phrase suivante l'usage de la première personne du pluriel brouille à nouveau les pistes. "Alors nous reviendrons très bientôt" Avec qui Danièle va-t-elle revenir? Avec le seul Jean-Jacques? Avec le tiers supposé? Vont-ils laisser Jean-Jacques à Trouville? Quoi qu'il en soit l'usage de l'intensif "alors, nous reviendrons très bientôt" laisse à penser que Jean-Jacques n'est pas sans pouvoir sur les voyages de Danièle : il n'est pas question de revenir simplement plus tôt que prévu, mais de revenir tout de suite. (On se rassoit. On indique en aparté que la reproduction du texte de la carte postale de Danièle se trouve à la page 2 du document de travail) L'analyse méthodique de la carte postale posait donc beaucoup plus de questions qu'elle n'en résolvait. Jean-Jacques était-il un enfant, un adolescent, un adulte? : le mari de Danièle, son fils, un neveu, un ami? Jean-Jacques était-il plus particulièrement lié aux Coron? Leur deuxième fils par exemple confié à Danièle le temps des vacances? Piqués par la curiosité, nous décidâmes d'élargir notre champ d'investigations. (On tourne la page - On enlève le transparent) La consultation du Minitel ne fait apparaître la présence d'aucun "Coron" au 13 bld des Thermes à Vailly (02 - Aisne). Le 4 juillet 1997, nous nous rendons derechef quai de la Tournelle, chez le même bouquiniste, et nous mettons en quête de toutes les cartes postales adressées à la famille Coron. (On montre 3 cartes) La récolte fut maigre : trois cartes en tout en comptant celle dont il est question. Et décevante : aucune autre carte signée Danièle. Aucune autre signée Jean-Jacques. Les deux cartes que nous avons trouvées étaient adressées à : "M. et Mme Victor Coron 211bis, rue de Bercy 75012 Paris France". Nous apprenions ainsi le prénom de M. Coron : Victor. Nous découvrions également que les Coron possédaient deux résidences, l'une à Vailly, l'autre à Paris. (On montre et on lit la première carte) La première carte a été envoyé par des collègues de travail. "Belle promenade. Amicalement" signent conjointement Legrand, M. Condelinder, R. Monnier, Houdeloux, Gange, Poulable, Reyraud, au dos d'une carte présentant la place centrale d' Orsières (Haute Savoie) en 1977." (On montre et on lit la seconde carte) "Et trois ans plus tôt ce texte adressé au seul M. Coron : "Merci de l'aide précieuse de Monsieur Coron à notre départ de Paris" signé Paul Toulemont qui écrit au dos d'une carte présentant la plage de "Soulac-sur-Mer - station balnéaire et climatique (Gironde)". Cette dernière carte nous apprend qu'il était d'usage d'appeler Victor Coron, "M. Coron" , et de s'adresser à lui à la troisième personne du singulier. Quai de la Tournelle, nos trois cartes postales à la main, nous échafaudions nos théories. Surpris par notre manège, le bouquiniste qui nous avait vu lire les adresses de toutes les cartes postales que contenaient ses caisses nous demanda ce que nous cherchions. Nous lui montrâmes la carte de Danièle, ainsi que les deux autres cartes postales adressées aux Coron en lui soumettant les questions qu'elle nous posait. Il se montra intéressé par notre démarche. Il lui semblait que cette carte expédiée de Trouville, ainsi que les deux autres adressées aux Coron faisaient parti d'un lot acheté à L'Emmaüs de Neuilly-Plaisance. Il lui restait d'ailleurs, dans sa voiture, un carton de cartes postales qu'il n'avait pas encore triées venant du même Emmaüs. Nous souhaitâmes y jeter un oeil. Hélas, nous dit-il, la nuit tombait, il devait fermer ses boîtes. Nous allâmes tirer quelques billets de cents francs au distributeur d'une banque boulevard Saint Germain. Quand nous lui tendîmes les billets, il fit d'abord mine d'hésiter, puis accepta de nous vendre ce carton de cartes postales non triées. Notre trésor sous le bras, nous revînmes à pied. Après l'avoir ouvert, nous avons découvert être en possession de plus d'un millier de cartes postales. Comment procéder? Nous décidâmes de tout lire. D'abord parce que nous ne voulions négliger aucune chance de trouver les informations qui nous intéressaient. Ensuite parce que la plongée dans l'intimité d'inconnus n'était pas le moindre des plaisirs de cette enquête. Nous décidâmes de trier les cartes selon leurs destinataires. Quelques correspondances suivies émergèrent ainsi du carton. Nous les rangeâmes par ordre chronologique de 1872 à 1997. Et nous n'avons pas résisté au plaisir de vous présenter un florilège de ces cartes postales écrites au cours du siècle. Les premières cartes postales étaient pré-timbrées - auparavant, c'était le destinataire qui acquittait l'affranchissement - à l'exemple de celle-ci... (On montre un exemple de carte postale) ...ces cartes postales ne comportaient pas d'image. Une face servait pour la correspondance, l'autre pour l'adresse. ((On montre un paquet de cartes postales) Ces cartes postales ont été reçues entre 1879 et 1891 par M. Guillat, 22 rue des prêtres, Lyon. Comme beaucoup d'autres correspondances de la même époque, c'est à une correspondance commerciale que nous avons affaire. M. Guillat est fabricant d'orfèvrerie religieuse. Des détaillants lui écrivent de la France entière pour lui passer commande. Ainsi, le 13 mars 1896, M. Maisonobet de Briançon lui écrit : (Transparent "Maisonobet") "Monsieur Guillat, Puisque vous ne pouvez descendre plus bas faites le calice en question : mais joignez-y par dessus le marché 1 étui convenable; j'en ai fait cadeau au client. Ne m'envoyez jamais rien sans que je vous en donne l'ordre. Envoyez le calice et l'étui au curé de St Crépin (Htes Alpes) il y a gare. je vous ai demandé le prix des burettes et ne vous ai pas dit de les faire : Mais le temps presse, portez-les de suite à Florand, il a ordre de les envoyer avec d'autres articles. N'expédiez pas le calice sans avoir reçu un paquet avec lequel vous ne ferez qu'un envoi : C'est sans doute de chez Monseigneur Bournichon qu'il viendra. Rappelez-vous, à l'avenir, qu'il faut répondre strictement à mes lettres et non faire des articles que je ne vous commande pas; ainsi, pour les burettes, je ne sais combien elles me coûtent. Tâchez d'y faire attention; sinon nous n'irions pas ensemble : Quant aux emballages, pour des petits articles comme vous faites, je ne veux pas en entendre parler : Vous êtes le seul à mentionner cela sur vos factures : Mettez les ports les uns après les autres. J'espère que vous tiendrez compte de mes observations et vous prie d'agréer mes sincères salutations." On admirera la concision de style de M. Maisonobet de Briançon, ainsi que la finesse de son écriture qui couvre intégralement l'espace restreint de sa carte-lettre. (On enlève le transparent) On remarquera que tous ses correspondants se plaignent de ce procédé commercial pratiqué par M. Guillat qui consiste à facturer les boîtes dans lesquelles il envoie les objets. "Lille le 6 février 1882. Veuillez me retourner la pièce d'ostensoir argenté. Je regrette que vous ne l'ayez pas envoyée avec l'ostensoir vermeil cela n'eut pas coûté plus comme port. Vos burettes ne tiennent pas sur le plateau. Saluts empressés. Signé Héaubert Muisine"" Les premières images photographiques apparaissent rapidement sur les cartes postales. (Transparent "Cruche cassée") Mais le recto de la carte étant réservé à la seule adresse, on écrit parfois dans un espace blanc ménagé à côté de la photographie comme nous le voyons sur cette "Épreuve obtenue avec plaque lumière, Révélateur Cristallos" présentant une photographie illustrant l'apologue de "La Cruche Cassée". Cette carte postale est adressée à : "Madame André Jumelle 10, rue Diderot Vincennes" "19 juillet 1900. Ma chère Jeanne, Nous avons tous vu le rayon vert. Magdeleine Delorme" Magdeleine Delorme écrivit sept cartes postales successives décrivant ses vacances. Le laconisme de cette correspondance s'explique par un article de loi du 6 avril 1878 qui limitait à cinq le nombre de mots que pouvait contenir les cartes postales affranchies à un sou (5 centimes). "Mardi 20 juillet 1900, Marée basse impressionnante; coefficient 120." Le mercredi : "Planté fleurs, fait confitures" Le jeudi : "Compté trois étoiles filantes" Le vendredi : "Baleine échouée , plage de Luc-sur-Mer" Le samedi : "Matinée au zoo, soirée mondaine" Et enfin : "Dimanche 29 juillet 1900 Ma chère Jeanne. Aujourd'hui, rien." (On enlève le transparent) Un nombre considérable de cartes postales sont écrites au cours de la Grande Guerre. Des tranchées, les soldats écrivent des cartes postales contenant beaucoup de fautes d'orthographe (on n'a pas l'habitude d'écrire) et peu de récits des opérations militaires (on craint la censure). Ce type de correspondance ayant été abondamment cité par ailleurs, nous nous contenterons donc pour notre part de présenter cette carte : "St Maixent, l'Eglise paroissiale. N°25 J. Gaudin Éditeur", que Georges, élève officier, écrit à sa Maman avant de partir au front. "St Maixent, 16 mai 1915. Cette fois, je suis juste face à la rivière, mes pieds dans les joncs, sous un petit aubépin dont les fleurs ont déjà perdu leurs pétales blancs presque complètement. A gauche, l'or de magnifiques Iris, tandis qu'entre les feuillages, l'eau se moire en coulant. Une foule d'insectes ailés, papillons, libellules, abeilles, etc... volent et bourdonnent tandis que les plongeons intermittents des grenouilles font des "flocs" soudains. Que de variétés par cette journée printannière, et comme Loulou serait sollicité par une foule d'observations, le petit bonhomme. Le coup du bouton ramassé m'a beaucoup plu. Je lui en ferai compliment dimanche prochain." Ici, Georges abandonne le crayon violet avec lequel il écrivait probablement sur ses genoux et le remplace par une plume qu'il trempe dans de l'encre noire. "19h Rentré à la caserne pour dîner, j'en suis ressorti pour aller chercher mon linge et manger des gâteaux comme dessert chez le pâtissier." (On précise en aparté qu'une autre carte du même Georges est présentée dans l'exposition dans la valise consacrée à la Grande Guerre. Transparent "langage du timbre" - On se lève. - On pointe au laser ce qui est lu) Dans les années 20, cette carte explicitant au verso le "langage secret du timbre - Coller le timbre dans le sens indiqué par les vignettes pour exprimer ce que l'on ne veut écrire" (On pointe l'adresse sur l'écran) La carte est adressée à M. Henry Raymond. Le recto ne comporte aucun texte, la carte n'est pas signée, mais le timbre de 10 centimes est collé à l'envers ce qui signifie : (On pointe la légende sur l'écran) "Je ne puis plus vivre sans votre amour". (On se rassoit. On montre 4 cartes) Un an plus tard, le même Henry Raymond - devenu "brigadier réserviste, 2° peloton, 3° escadron, 1° hussard, à Béziers (Hérault)"- reçoit ces cartes écrites de la même main que la précédente numérotées de 1 à 5, dont nous n'avons retrouvé que quatre exemplaires (On passe quatre transparents à la suite) "Je connais une fleur bien autrement jolie". La position du timbre signifie "Laissez moi vous aimer" "Les fleurs les plus jolies jalousent ta beauté", “On effeuille une rose et l’on cueille un baiser ”, "Nos deux cœurs ne font qu'un". Traduction en langage du timbre : "Fixez-moi un rendez-vous". Ces cartes sont signée Marcelle (prénom féminin). (On signale en aparté que la carte postale "Langage secret du timbre" se trouve dans l'exposition rangée dans la valise "amour") Dans les années 30 avec l'instauration des congés payés, apparaissent en grand nombre les cartes postales de vacances. Comme ce thème sera longuement illustré plus tard, nous nous permettons de passer directement à la seconde guerre mondiale, pour signaler que nous y trouvons peu de cartes postales témoignant d'un engagement politique de leur auteur. Il faut cependant remarquer que les cartes postales que nous avons eues en main ne sont pas représentatives de toutes celles qui ont été écrites. Ne nous sont parvenues que celles conservées par leurs destinataires pour être enfin vendues ou données à Emmaüs. Les propriétaires de ces cartes postales se sont donc révélés par ces actions, conservateurs au sens propre du terme, et non sans quelque affinité avec l'église catholique. Ainsi donc pour les années quarante nous bornerons-nous à signaler la carte de Tonton Rodolphe de Saint Laurent sur Sèvre du 18 février 1946 à "Mon cher Pierrot. Enfin du temps pour te répondre. Pourtant tu devines combien j'ai été intéressé par ton petit mot et tous les détails que tu me donnes sur ta vie de scout. Mes compliments : c'est une formation très intéressante mais complète que tu acquiers là et plus tard tu seras heureux de la trouver. Moi aussi je fais du sport. Interminables courses en bicyclette pour rejoindre mes différents champs d'apostolat : une heureuse variété de temps, de routes et de fatigues. Je ne t'oublie pas, d'autant que tes photos te rappelleraient s'il en était besoin. Union de prières. Je t'embrasse Tonton Rodolphe". (Transparent "Carnac") A la fin des années 50 apparaissent les première photos en couleurs au dos des cartes postales, à l'instar de cette carte présentant "Le retour des régates, à Carnac Morbihan -ses plages - son climat idéal - ses alignements". "Dear Philippe, I am having a marvellous time here in France. We are camping at Carnac. Until yesterday, the weather was not very good, but yesterday, it was very good, and it is the same today. We are going to the beach today. This is our third camping site. We stayed at Deauville fist, and then at a site near Sable d'Or. We are returning home on Monday. Give my regards to your parents and Véronique (and Athos) . Love. Geoffrey" (On enlève le transparent) Dans les années 70 Monsieur et Madame Appremont et leurs enfants reçoivent une carte envoyée de Sarlat (24200 DORDOGNE) "Confit d'oie recette n°187Cliché Appolot. Grasse. Imprimé en France Le texte est une forme de "haïku" : "Ricard Canard Y'en a marre A bientôt de vous revoir Bisous Hélène Philippe" (On sort un paquet de cartes - On le pose sur la table) Autre monde, autre époque, dans les années 80 Fred et David envoient... (On montre les cartes) ...deux images de Roger Rabbit, un portrait de Bob Marley, un dessin humoristique de Caller, une vue des Champs-Elysées la nuit, une fille nue portant une Tour Eiffel entre ses seins, à leur pote Moufih Violas, matricule 214 742 R Bloc D2 Maison d'Arrêt de Fleury, 7, avenue des Peupliers 91705 St geneviève des Bois. Cette série de cartes postales se conclut par une dernière anonyme présentant un petit chien déguisé en écossais (je ne sais plus où j'en suis). Cette carte est écrite d'une main qui est ni celle de Fred ni celle de David : "Salut Violas. Comme d'habitude j'espère que tu as le moral et la pêche. Je t'écris pour te dire que David et Fredo ils ont pris 10 mois. Mon frère est au D5. Sinon ça va. Là, je suis à la Cité avec le Mimine, on fume un peu de Teuch. Bientôt on fumera ensemble Inshalla." (On montre un paquet de cartes) Et enfin à la fin des années 90, apparaît une série de cartes postales adressée à quelqu'un dont le nom ne dira rien à nos auditeurs, et qui ne leur est cependant pas inconnu : Georges Tasca; qui reçoit son courrier à trois adresses différentes: au 4, rue de l'Université 75007 Paris, à la Tribune des Athées 33, rue de Vaugirard 75006 Paris, et au face au 5 quai de la Tournelle, 75005 Paris. Or, on se rappelle que face au 5, quai de la Tournelle, se trouvent les boîtes du bouquiniste qui nous a vendu le lot de cartes postales que nous sommes en train de lire. Ce Georges Tasca, bouquiniste quai de la Tournelle glisse donc parmi les cartes postales qu'il vend, celles qu'il a lui-même reçues. Après lecture, nous constatons qu'il revend toute sa correspondance, sans exception… (On montre des cartons publicitaires) …nous retrouvons jusqu'au carton publicitaire "Entrez et venez vite chercher votre cadeau gratuit de bienvenue. Votre nouvelle conseillère beauté Yves Rocher." Nous constatons également que Georges Tasca revend ses cartes postales immédiatement après les avoir reçues : la dernière carte de cette série est écrite derrière le carton de promotion du quinzième marché de la poésie qui eu lieu du… (On montre le carton de promotion) "19 au 22 juin 1997". C'est à dire, à peine un mois avant que nous achetions les cartes postales. Nous avions donc traversé le siècle à la lecture de ce lot de cartes postales, nous étions arrivés à la veille du troisième millénaire, et n'avions toujours pas retrouvé Jean-Jacques. Il fallait reprendre l'enquête à zéro. Moroses, nous rangions les cartes postales dans leurs boîtes à chaussures en regardant distraitement les images. L'un de nous poussa un cri. Une carte présentait, en noir et blanc, une vue du Rhin prise du Vieux-Brisach (Allemagne). Sur cette vue, nous apparaissait, inscrite en creux et révélée par les rayons obliques du soleil couchant, une adresse. L'auteur avait apparemment glissé sa carte dans une enveloppe et écrit en appuyant fortement sur son stylo : (On montre la carte à un spectateur pour lui faire constater le phénomène.) "M. et Mme Coron 11bis, rue de BERCY 75012 PARIS". (Transparent "adresse CORON" - On écrit dessus : Danièle-Trouville) Ainsi donc, M. et Mme Coron à qui - nos auditeurs s'en souviennent - Danièle avait adressée la carte postale de Trouville, étaient les destinataires de cette carte: (On signale en aparté que les spectateurs peuvent suivre la lecture sur leur dossier page 4) (Pendant la lecture on écrit sur le transparent "Papa chéri - Maman Chérie - Vieux Brisach - Amitiés à M.Coron et à Bernard") "papa chérie maman chérie, je suis un homme tu sais j'ai eu la piqur sa fait un peu mal vivement que je mette mes chausson et que je sois bien au chaud avec mon petit papa chérie, et Maman chérie. je suis avec un temps vout ête a vaily sur saine. mon chemin doit être propre tu sais j'ai acheter un serrvetement, sa coute 2300F je commence a etre rêde tu ses l'armé ses felouse moi qui radin. alors tu sais on n'est en repos pour 48 H sa fait du bien et aussi amire le beau paysage très jolie. et tu sais l'armé, et pas si terrible et maintenant on commence à si faire moi j'é vais au cinéma tu sais il joue des films d'Ercule très bien comme tu aime bien. papa doit tourjour bien manger et Papa attention au tiécer gagne leux ce tiécer du 30. et du 31. toi qui gagne toujour. pour dimanche prochain j'ou moi le nûmerot suivant le 4. 8. 10. tu verra. Pourvu que je gagne et bons baiser. et a demain. bonne nuit tout les deux mama chéri, mama chéri." La carte commence par "Papa chéri, Maman chérie". Son auteur ne peut donc être que le fils de M.et Mme Coron, à qui elle est adressée. (On écrit "le fils" sur le transparent - On illustre la démonstration suivante par des flèches s'inscrivant sur le transparent) Or, on se souvient que Danièle terminait sa carte de Trouville par : "Amitiés à M.Coron et à Bernard", et que la carte était adressée à M.et Mme Coron et leur fils. Nous pouvons donc affirmer avec certitude que l'auteur de cette carte du Vieux-Brisach est Bernard Coron, le fils de Margot et Victor Coron. Cette découverte relança notre enquête." (On enlève le transparent) "Nous n'avions pas oublié que M. Tasca, le bouquiniste du quai de la Tournelle nous avait indiqué avoir acheté le carton de cartes postales à L'Emmaüs de Neuilly-Plaisance. Nous nous y rendîmes le samedi 6 septembre 1997. Le chiffonnier qui s'occupe au Magasin 3 des livres, disques et cartes postales répond très aimablement à nos questions. Il nous explique que les Compagnons d'Emmaüs sont essentiellement appelés à venir vider les caves et greniers après le décès de leur propriétaire. Cela confirme notre hypothèse de la mort des Coron. Il nous dit ignorer la provenance des cartes postales qu'il vend. Personne, à son avis, ne pourrait nous renseigner. Nous lui proposons d'acheter ce qui lui reste. Nous avions repéré en piochant rapidement dans les cartons d'autres cartes adressées aux Coron. De retour dans notre maison nous entreprîmes de lire et classer les 4000 cartes postales que nous venions d'acquérir. C'est à la lecture de ce lot que s'ouvrit la piste qui devait nous amener jusqu'à Jean-Jacques. Mesdames et messieurs, je comprends l'impatience qui doit être la vôtre. Cependant, il nous faut pour l'intelligence de notre exposé procéder par étape. Ainsi donc, il nous faut à présent ouvrir ce qui pourra sembler à d'aucuns une parenthèse, mais qui n'est que la simple continuation de notre discours. (On montre aux spectateurs une boîte à chaussures remplie de cartes postales qu'on dépose en vue) Cette parenthèse se matérialise par cette boîte où nous avons rassemblé parmi le lot de 4000 cartes achetées à l'Emmaüs, 354 cartes postales envoyées à une même adresse. L'étude approfondie du contenu de cette boîte fut le sésame qui nous permit d'ouvrir la porte derrière laquelle était caché Jean-Jacques (On montre 2 cartes) La première de ces 354 cartes est datée du 23 mai 1953, la dernière est une carte de vœux datée du 29 décembre 1983. (Transparent "timbre décollé" - On pointe l'emplacement du timbre) Il convient de signaler que les timbres ont été presque tous décollés à la vapeur, ce qui rend problématique la datation des cartes. (On va à un paper-board. On allume sa lumière.) Nous pouvons conclure en revanche qu'il se trouvait parmi les destinataires de ces cartes un collectionneur de timbres que sa manie n'aura pas quitté 31 ans durant. (On dévoile la liste des noms qui suivent sur le paper-board - On pointe les noms) Ces cartes sont adressées dans leur extrême majorité à Madeleine et François Gringoire, d'autres à Michel Gringoire, Françoise Puygmal, Pascale Puygmal, Madame Lepage, Madame Hélène Desbruyères. Ces sept personnes reçoivent et écrivent des cartes postales à la même adresse : (On pointe l'adresse au laser sur l'écran) 8 bis, rue de la Bièvre BOURG-LA-REINE - SEINE - FRANCE (Temps - On va à un autre paper-board - On allume sa lumière. - On dévoile une feuille et on colle l'enveloppe "Madeleine et François GRINGOIRE" sur l'arbre généalogique ) Sur les deux premiers destinataires, Madeleine et François Gringoire, les cartes ne nous apprennent que peu de choses. (On se rassoit) Contrairement à M. Coron, François Gringoire ne reçoit pas de cartes de collègues de travail. Probablement, est-il à la retraite, et Madeleine femme au foyer. (Transparent "Village Vacances Scoubidou") Une carte écrite en 1974 par un certain Raymond est envoyée à M. et Mme Gringoire au Comité Central d'Entreprise Air France, au village vacances Scubidou , à Guidel 56520 Morbihan. François Gringoire aurait-il travaillé à Air France? Les Gringoire se seraient-ils installé à Bourg-la-Reine en 1953 (date du début de la correspondance) à cause de la proximité de l'aéroport d'Orly qui s'est construit à cette période? C'est possible, car la famille Gringoire ne semble pas originaire de la Région Parisienne. Les adresses des cartes qu'on leur a fait suivre nous apprennent où Madeleine et François partent en vacances : (Transparent "Camp de Valinco") Au camp de Valinco, Porto-Pollo, Corse à la fin des années 50. (Transparent "Tranche-sur-mer 60") 12, av. Victor Hugo à la Tranche-sur-Mer en Vendée en 1960,… (Transparent "Tranche-sur-mer 65") …puis à la même adresse en juillet 65. On pourrait en conclure qu'ils étaient propriétaires d'une maison à la Tranche-sur-Mer; or, on fait suivre une carte l'année suivante toujours à la Tranche-sur-Mer mais à une autre adresse :… (Transparent "2, rue Maurice Samrou") …le 2, rue Maurice Samrou : les Gringoire prennent donc des locations qui changent selon leurs goûts et les disponibilités. (On enlève le transparent - On montre une série de cartes postales) De nombreux correspondants envoient aux Gringoire des cartes présentant des vues de Maison de Vacances Familiales. Les Gringoire rencontraient-ils certains de leurs correspondants dans les maisons des VVF? c'est on ne peut plus possible. Madeleine et François Gringoire sont en 68 et en 69, Hôtel Belle-vue au Mont-Dore; en 70 annexe des trois couronnes, studio N° 3, St Jean-de-Luz; en 74 au Village-vacances Scubidou de Guidel; en 81 en Tunisie. (Transparent "Clinique Garlande") En 1967 de nombreuses cartes sont adressées à François Gringoire à la Clinique Garlande de Bagneux: ces cartes lui souhaitent un prompt rétablissement… (Transparent "Clinique Garlande réexpédié") …ce qui fut le cas puisque quinze jours plus tard, le personnel de la clinique fait suivre le courrier de la clinique au 8bis, rue de la Bièvre. (On enlève le transparent - On se lève - On colle l'enveloppe "Michel +Micheline GRINGOIRE" sur l'arbre généalogique) Le principal correspondant de Madeleine et François Gringoire est leur fils Michel, notre troisième personnage,… (On montre un paquet de cartes) …qui, entre 1953 et 1984, leur envoie 54 cartes postales qui commencent par "Chers parents". A partir de 1960 les cartes de Michel sont signées conjointement par Micheline. On notera que "J'ai dormi cette nuit au Camping de Lausanne" (1958) avait laissé place en 59 à une première personne du pluriel "Nous sommes arrivés jeudi soir sans encombre à Arcachon mais avec un temps de cochon", sans que le nom du deuxième voyageur ait été précisé. L'irruption de la signature de Micheline en 60 sur les cartes postales correspond donc à une officialisation de sa liaison avec Michel. (Transparent "Vos enfants") Dans une carte que nous ne pouvons hélas pas dater (le timbre a été décollé), expédiée de Figeac, nous voyons que Michel et Micheline ont écrit "Bons baisers de vos enfants" en soulignant le "vos" de deux traits : l'entrée dans la famille Gringoire d'une première pièce rapportée n'a donc pas été sans conflit : il a été nécessaire au jeune couple de souligner les choses à proprement parler dans les cartes postales. (On enlève le transparent - On colle l'enveloppe "Catherine GRINGOIRE" sur l'arbre généalogique) Une première mention de Catherine, l'enfant de Michel et Micheline est faite en 1967 sur une carte expédiée des Îles Chausey "Catherine a fait pipi au lit, il a fallu demander de changer ses draps". En 1970 nous voyons Catherine prendre à son tour la plume (en l'occurrence un stylo-bille bleu) pour écrire à ses grands-parents: "Un feu (d'atifice)..." (entre parenthèses, rayé) "...d'artifice a été tiré à Bussang, il y avait aussi des pétards et un bal, mais nous n'y sommes pas allés car c'est cinq francs le bal et c'est cher". Grâce à une carte représentant une vue aérienne du Château d'Amont à St Germain d'Arcé (Sarthe) où Michel écrit : "Je suis bien arrivé et tout se passe bien. Quelques têtes connues (certaines à l'École Normale) et une atmosphère agréable" nous apprenons que ce dernier est probablement instituteur. Michel se rend tous les ans avec sa famille au Festival d'Avignon "Nous quittons Avignon tandis que le Festival se termine dans la morosité". Il visite les sites archéologiques : "Un jour et demi pour visiter Rome. Hier on a fait Pompéï, demain Naples". Après un stage aux îles Glénans, Michel fera faire de la voile tous les étés à sa famille "Micheline et Catherine préfèrent les escales à la mer." Au début des années 80, Michel part en voyage organisé en Grèce. "Bonjour à tous de Sparte! Le voyage est très bien organisé, avec un emploi du temps serré. Mais pas de soucis d'itinéraire ou de conduite, de repas à commander". Il faut signaler que sur 54 cartes postales, 9 traitent d'une panne automobile: ainsi, à supposer que Michel expédie deux cartes postales par vacances d'été, nous pouvons conclure que sa voiture… (C'est une R15 : "J'avais conduit la R15 pour "regarder" le moteur en y changeant le moins possible. Quand presque tout a été démonté, soupapes rodées, on s'est aperçu qu'une pièce était en trop mauvais état et qu'il fallait tout changer") …nous pouvons donc conclure que la R15 de Michel tombe en panne tous les trois ans. On peut se demander d'ailleurs si Micheline n'est pas quelque peu taquine l'été 67 quand elle écrit à Michel demeuré à Bourg-la-Reine pour soigner ses parents souffrants : "Mon gros nounours chéri. Alors que deviens-tu? Les nouvelles sont rares. Ici, toujours pareil, soleil et mer. Ce matin, suis allée au garage Renault. Il y avait une fuite d'huile sous la voiture. J'avais remis du lookeed dans le grand bidon (1/2 litre). Il m'a resserré deux joints (le garagiste) et cela n'a plus l'air de couler. Si cela recoule, ce sera "la cafetière"? caoutchouc de récupération du lookeed suspension, je n'aurai qu'à remettre de l'huile. A propos d'huile, suis allé chez Esso pour acheter de l'huile..." cet intéressant texte se poursuit sur une autre carte postale que nous n'avons pas retrouvée. La correspondance de Michel Gringoire à ses parents, très régulière dans les années 60, devient plus rare et irrégulière dans les années 80. A la fin de la correspondance en 1984, Michel vit toujours avec Micheline, il est encore dans la vie active, sa fille Catherine est alors âgée de 17 ans. (On se rassoit - On prend le laser.- On colle l'enveloppe "Françoise PUYGMAL" sur l'arbre généalogique) La quatrième de notre liste, Françoise, est la fille de Madeleine et François Gringoire. Or, elle reçoit son courrier au nom de Françoise Puygmal. Cependant, aucune carte ne mentionne explicitement un Monsieur Puygmal. Nous n'apprenons qu'incidemment le prénom de ce dernier avec une carte expédiée de Montmédy par des cousins : (Transparent "Montmédy" - On lit en pointant laser) "Bon souvenir et également aux enfants, Michel et Micheline, aussi André et Françoise". Puygmal André a-t-il abandonné sa femme? est-il mort? Il ne semble pas avoir divorcé puisque Françoise conserve son nom. André semble n'être apparu que pour donner le nom de Puygmal à sa femme Françoise et disparaître laissant derrière lui une petite fille, Pascale Puygmal (5ème de notre liste) que Françoise élève seule au 8bis, rue de la Bièvre à Bourg-la-Reine. ((On colle l'enveloppe "Pascale PUYGMAL" sur l'arbre généalogique. - On enlève le transparent. Temps) Sixième destinataire : Mme Lepage. (On colle l'enveloppe "Madame LEPAGE" sur l'arbre généalogique) Intuitivement, on devine qu'il s'agit de la Grand-mère de Michel et de Françoise. (Transparent "Chère Frange") Ainsi quand Michel écrit d'Espagne en 1960 à sa sœur Françoise : "Chère frange…" (On pointe au laser les noms sur l'écran et le paper-board) …"Donne le bonjour à Papa," c'est de François Gringoire dont il est question ; "Maman", Madeleine Gringoire; "...la bonne... Pascale" Pascale Puygmal, sa nièce; "Grand-mère", probablement Mme Lepage qui serait donc la mère de Madeleine Gringoire. (On se rassoit - On enlève le transparent - On colle l'enveloppe "Hélène DESBRUYÈRES" sur l'arbre généalogique et on se rassoit) Le septième et dernier personnage de notre liste, Hélène Desbruyères, se caractèrise d'entrée par le fait qu'elle n'habite pas au 8bis, rue de la Bièvre. (Transparent "Lèves réexpédié") En effet le courrier qu'elle y reçoit a été réexpédié après être arrivé au 8, rue Alphonse Jacquet, Lèves 28 (près de Chartres) qui est donc sa résidence principale. (On enlève le transparent) Pour comprendre la nature du lien unissant les Gringoire à Hélène Desbruyères, nous lisons les cartes qu'elle leur a elle-même écrites. (On montre une série de cartes religieuses) Première constatation : Hélène Desbruyères semble avoir été très pieuse. Une carte du 21/5/63 expédiée des Hautes-Alpes "Je serai chez vous vers huit heures. Cela te fera te lever bien tôt ma pauvre sœur", nous apprend que la résidente de Lèves (près de Chartres) est la sœur de Madeleine Gringoire. Une autre du 3/8/67 : "Quant à notre mère, elle doit être au salon en train de faire la douairière." nous savons que leur mère est encore vivante. Et par une dernière carte du 24/9/67 "Tu peux me charrier à propos de la barboteuse que Maman garde à Bourg-la-Reine! Si tu avais bien lu tu aurais su que c'était à une prochaine grande visite que je voulais la découdre", nous acquérons la conviction définitive que Mme Lepage est la mère de Madeleine Gringoire et de Hélène Desbruyères qui sont donc sœurs. (On propose aux spectateurs des éclaircissements sur la généalogie - On signale qu'une reproduction de l'arbre généalogique se trouve dans le dossier à la page 5 ) Mme Lepage part en vacances chez sa fille Hélène Desbruyères, à Lèves, (près de Chartres). Toujours avec cette même fille, en 1962 elle se rend en pèlerinage à Lourdes et envoie cette carte à ses enfants. Cette carte postale est la seule que nous avons retrouvée de la main de Mme Lepage: "Cher tous, Nous avons fait un bon voyage et nous sommes dans un bel hôtel avec un temps superbe. Nous avons vu Monseigneur Hurier deux fois et aujourd'hui pendant la procession nous avons aperçu le Chanoine Petit, mais lui ne nous a sûrement pas vu et pour se rencontrer je crois que c'est impossible. Je pense que vous allez bien et je vous embrasse ainsi que la pépète Lepage." (On explique qui est la pépète) On notera cet usage d'un autre âge (déjà repéré dans d'autres correspondances) consistant à signer de son seul nom de famille, usage que nous déplorons dans la mesure où il nous interdit de connaître le prénom de l'Aïeule des Gringoire. On s'amusera de constater que François Gringoire écrivant à sa fille Françoise signe lui aussi Gringoire tout court et non Papa. Il ne semble pas que Madeleine et François Gringoire aient partagé une dévotion qui paraît avoir été surtout le fait de Hélène Desbruyères. La bigoterie de cette dernière est si notoire qu'une amie des Gringoire, Mme Clairet, leur écrit au dos d'une carte Édition LA CIGOGNE série "folklore Normand", bonnet rond de Louviers : "J'ai reçu ce matin la lettre de votre frangine et je vois qu'elle n'est pas à un mensonge près. J'espère qu'elle n'oubliera pas de se confesser". Cependant l'agnosticisme de François et Madeleine Gringoire reste discret, si discret qu'il était peut-être même ignoré d'eux. (Transparent "Challes-les-eaux") Pour en finir avec Mme Lepage, il faut savoir qu'elle reçoit de Challes-les-Eaux, une ultime carte postale le 14 août 1969, et qu'après cette date aucune carte ne lui est plus adressée. Sa disparition ne fut ni annoncée, ni commentée dans les cartes postales. Elle ne surprit pas; et si elle attrista, nous n'en savons rien : Mme Lepage était une dame âgée, la mort survint à son heure, nul ne jugea nécessaire d'en écrire plus. (On enlève le transparent - On dévoile sur un paper-board un plan situant tous les personnages) Nous arrivons donc à la fin de notre acte d'exposition. A présent tout le monde est en scène. Le lieu du drame est connu : le 8 bis, rue de la Bièvre à Bourg-la-Reine, petite ville le long de la nationale 20, où habitent Madeleine et François Gringoire, leur fille Françoise Puygmal, leur petite fille Pascale Puygmal, et l'aïeule Mme Lepage. Michel le fils de Madeleine et François a pour sa part quitté cette adresse à la fin de ses études au début des années 50. Il habite Paris avec sa femme Micheline et sa fille Catherine en compagnie desquelles il visite ses parents tous les dimanches. Hélène Desbruyères, la sœur de Madeleine réside à Lèves par Chartres, sortie Chartres Nord sur l'autoroute A11. Elle se rend tous les ans quelques jours à l'automne chez sa sœur à Bourg-la-Reine. L'intelligence des évènements qui se produisirent des années durant au 8 bis rue de la Bièvre, est nous l'avons dit indispensable à la compréhension de l'histoire de Jean-Jacques. C'est la chronique des ces évènements que nous nous promettons de vous rapporter après une courte pause. (Pendant la pause, transparent "Chamois") Les deux principaux personnages du drame qui se joue au 8 bis, rue de la Bièvre à Bourg-la-Reine, sont Françoise et Pascale Puygmal, la fille et la petite-fille de Madeleine et François Gringoire. La jeune mère part en vacances avec son bébé. En 1962, elle écrit de la Tranche-sur-Mer tandis que ses parents sont en Corse : "Chers parents. En relisant votre lettre, je m'aperçois que votre adresse est peut-être incomplète. En effet, il n'y a pas de précision sur le lieu où vous mène le car. Calvi, c'est grand. Cette vue vous montre l'endroit où nous nous baignons. Tout va bien. Pascale mange bien et dort encore mieux, d'un sommeil paisible." En 1964, Françoise et Pascale sont en vacances à St Jean-de-Luz : "Nous avons eu une bonne journée chaude et ensoleillée. Pascale a passé l'après-midi dans l'eau. Il est vingt deux heures et elle est encore en train de faire sa toilette. C'est dire qu'elle a profité du beau temps jusqu'à ce que le soleil soit couché." A partir de cette date, elles partiront tous les ans pour la même destination. En 1967, Françoise envoie une vue des Pyrénées : "Nous sommes allées au Cirque de Gavarny en mulet. Cela a bien plu à Pascale qui est très heureuse de cette randonnée. Nous vous embrassons bien fort". Pascale qui a alors neuf ans écrit cette même année à Madeleine Gringoire qui a du descendre les voir à St Jean de Luz: "Chère petite mamie. J'ai bien reçu ta lettre. Mais il y a eu les grandes eaux de Versailles car j'avais un gros gros gros gros gros gros gros gros chagrin de te voir partir. Alors maman m'a consolée mais je ne pouvais pas m'arrêter de pleurer malgré ça". Madeleine lui répond peu après : "Je t'envoie la dernière carte des vacances car après tu vas revenir à Bourg-la-Reine. J'espère que tout va bien et que tu es contente de tes vacances. Mets surtout les timbres que je t'ai envoyés de côté, ramène les enveloppes pour ne pas les perdre : on les mettra dans l'album : on va avoir beaucoup de choses à faire à Bourg-la-Reine. A bientôt. Je t'embrasse très fort. Mamie." Nous comprenons incidemment où sont passés les timbres décollés des cartes postales de la famille Gringoire. Ces cartes postales de vacances, nous montrent une Françoise, jeune maman heureuse de partir à St-Jean-de-Luz, "Chers parents. Après un voyage agréable, Pascale a dormi jusqu'à 5h, nous voici arrivées à destination. Nous devons attendre l'ouverture de l'agence à 9h. En ce moment nous prenons notre petit déjeuner à une terrasse. Le temps est magnifique. La ville est encore calme. Nous pensons bien à vous et vous embrassons". Françoise est parfois un peu mélancolique : "J'ai passé l'après-midi chez le coiffeur. Cela m'a occupée car il ne fait que pleuvoir et je ne sais plus trop quoi faire de moi. Entre le ciné et la télé pas de grande chance pour la baignade."; romantique comme dans cette carte de 1968 : "Nous sommes allées hier à une corrida. J'ai acheté le dépliant de la corrida. El Cordobes est si beau!"; et vivant avec son temps comme en témoigne cette carte "La petite plage de Socoa et vue sur la baie de St Jean-de-Luz" datée de l'année suivante : "Un jour beau, deux jours de pluie. Aussi, tantôt j'ai dormi jusqu'à trois heures, hier soir nous nous sommes couchées tard car nous sommes allées voir Claude François" et Pascale ajoute : "je t'envoie de gros baisais (sic)". Cependant, le 10 mars 1970, une carte signée Claude, qui semble être une amie d'enfance de Françoise, nous alarme : "Chers amis, Un petit mot qui j'espère vous trouvera tous en forme surtout Françoise que je voudrais bien retrouver avec une grande amélioration". En automne, cette même Claude continue de s'enquérir de la santé de Françoise : "Je viens d'écrire une petite carte à Françoise que j'ai eu au bout du fil il n'y a pas très longtemps. Elle m'a paru assez désespérée dans la dégradation de son état et cela m'a fait beaucoup de peine car malheureusement, quoi lui dire?" Et nous découvrons la maladie de Françoise par son écriture tordue dans cette carte de l'été 70 : "Après changement de train à Dax (quel tintouin) nous sommes arrivés à Puyos où nous attendait le car. L'ambiance est chaleureuse, les jeunes gens toujours prêts à pousser le fauteuil. Un point noir, lavabos rudimentaires. Le fauteuil roulant est confortable mais difficile à manier". Au printemps suivant, nouveau témoignage de Claude : "Je crois que je n'aurai plus le courage de téléphoner à Françoise car maintenant je crois qu'on ne peut plus lui remonter le moral, elle a vraiment trop de misère et reste d'une lucidité incroyable." Françoise repart en 1971 en vacances à St Jean-de-Luz : "Avons passé la journée du 14/7 à St Jean Pied de Port. Et nous avons assisté au fronton à des danses folks basques. Le soir nous sommes allés suivre la retraite aux flambeaux et nous sommes restés au bal. J'ai dansé en fauteuil tirée par un Breton et poussée par un Tunisien. Les gens du pays sont très sympas. " Son état ne lui permet plus de partir avec sa fille. Ce sont Madeleine et François Gringoire qui emmènent Pascale en vacances avec eux dans les Alpes. La petite fille écrit alors à sa maman : "Mamie a acheté deux livres, un pour moi et un pour elle qui te plaira : Histoires diaboliques. La couverture est purement et simplement saisissante. Vendredi, on ira à Chamonix, et il parait qu'on montera en téléphérique. Il pleut, mais j'irai à la piscine comme Gribouille qui se jette à l'eau pour ne pas se mouiller Je t'embrasse à t'étouffer." L'hiver suivant, Claude écrit une dernière carte aux Gringoire : "Je n'ose plus vous demander des nouvelles de Françoise, car la dernière fois que je lui ai téléphoné, elle n'arrivait même plus à tenir le téléphone." En 72 Michel (le frère de Françoise) prend à son tour Pascale en vacances avec lui. Cet été là, Françoise est demeurée à Bourg-la-Reine. Il ne sera plus fait mention d'elle dans les cartes ultérieures. A partir de la disparition de Françoise, Pascale devient un sujet central de préoccupation des correspondants des Gringoire : on ne manque jamais de demander de ses nouvelles, comme Claude en 1976 "Tous ces jours-ci je pense beaucoup à Pascale, je serai heureuse d'avoir les résultats."; Jeanne (une cousine) la même année, "Bonne chance pour Pascale"; Michel (son oncle) "Pascale a du cesser de souffrir avec ses révisions" (l'examen en question doit être le bac) et enfin Hélène Desbruyères (sa grand-tante) : "Bravo Pascale! Comme ça tu n'auras pas à le repasser!" Élevée par ses grand-parents, Pascale est prise en charge durant les vacances par son oncle Michel qui l'emmène avec Micheline et sa fille Catherine. Pascale écrit : "Ma chère Mamie, je sais que je suis en retard pour fêter ta fête, mais ce n'est pas de ma faute, j'ai attrapé un petit rhume." ou par sa grand-tante Hélène Desbruyères avec qui elle va à Thoiry "Non, Mamy, je ne suis pas mangée puisque l'on ne descendait pas du car. Nous avons vu des énormités de lions, un seul dromadaire, des autruches, vautours, aurochs et beaucoup d'autres bêtes." La petite orpheline garde l'exclusivité de son affection pour ses grand-parents même si elle inspire de grandes passions comme en témoigne cette carte envoyée par une de ses amies d'école : "Ma chère Pascale. Avec cette carte, je t'envoie une carte que je t'avais écrite quand tu étais à Lèves mais que je ne t'avais toujours pas envoyée. Je voudrais te dire que tu es ma meilleure copine et que je t'aime beaucoup. Je sais que je ne suis pas ta meilleure copine mais ce n'est pas grave du moment que je suis la tienne ça n'a pas d'importance. Je t'embrasse. Ton amie, Irène". Nous avons très peu d'indices concernant l'adolescence de Pascale qui au sortir de l'enfance ne mélange apparemment plus sa correspondance avec celle de ses grands-parents. En 1979 sa tante Micheline lui envoie cette reproduction d'une photographie de David Hamilton : "Pascale, n'as-tu jamais rêvé d'avoir 20 ans? Cet âge où la vie semble plus belle, où l'envie de vivre nous gagne, où chaque jour est plus beau et merveilleux, riche de bonheur, où le sourire remplace le soupir, et où l'amitié s'ajoute à la tendresse. Je n'ai pas la prétention d'être poète, mais ces quelques lignes, je les ai composées pour toi, et je te souhaite (avec un peu de retard), le plus enivrant des anniversaires. Micheline". Au début des années 1980, Pascale reçoit une carte de Tunisie de ses grand-parents "Nous arriverons vers 21h à Bourg-la-Reine, mets en réserve un petit quelque chose à manger, mais je crois surtout de l'eau. J'espère que tu n'as pas d'ennuis, je t'embrasse. Gringoire." Pascale est restée seule au 8 bis rue de la Bièvre cet été là, mais l'année suivante elle ne reçoit plus de courrier à cette adresse. Sans doute poursuit-elle des études. Peut-être a-t-elle une chambre d'étudiante à Paris. En 82, elle écrit une dernière carte à ses grands-parents : "Me voilà, à force de fréquenter les hauteurs je me suis transformée en chamois. Aujourd'hui dimanche j'ai juste choisi mon matériel et fait une balade. Les choses sérieuses commencent demain, mais je suis sûre que tout se passera bien." A cette date Pascale est âgée de 23 ans. (On enlève le transparent) Entre 1953 et 1984 Madeleine et François Gringoire ont reçu 149 cartes postales écrites par des membres de leur famille. Nous n'évoquerons pas ceux dont la correspondance semble de pure politesse, et n'apporte aucune information nouvelle. Il nous paraît plus judicieux d'évoquer à présent les 207 cartes postales envoyées durant ces trente années par des amis des Gringoire. Pour cette étude, nous privilégierons l'angle statistique. (On signale que les statistiques se trouvent à la page 6 du document de travail.) 207 cartes postales : ensemble considérable, mais si nous le divisons par trente années de correspondance, nous découvrons que les Gringoire ne recevaient jamais que 6,9 cartes postales d'amis par an. Ainsi compte tenu des rencontres, des brouilles ou des décès, la famille Gringoire entretenait des relations suivies avec sept familles en moyenne. (Transparent "Bourg-la-Reine" - On pointe au laser sur l'écran les lieux cités) Voici deux vues de Bourg-la-Reine. La rue de la Bièvre est à cinq minute de la gare RER, non loin de la mairie où s'est sans doute mariée Françoise, et de l'église où devait se rendre Mme Lepage. Il nous a paru judicieux de montrer ces vues car tous les correspondants sans exception des Gringoire sont des Réginaburgiens. Cette exclusive n'implique pas un refus de correspondre avec des étrangers à la commune, mais une intégration remarquable des Gringoire dans leur voisinage. (On enlève le transparent) Car ces voisins qui écrivent aux Gringoire habitent parfois la même rue qu'eux tels Zézette et Wolf Guimard… (on montre des cartes postales de coucher de soleil en Corse) …qui envoient tous les ans des cartes postales présentant des couchers de soleil de leur lieux de villégiature en Corse. Les textes ne sont pas passionnants : "Toutes nos amitiés de vacances en vous espérant tous en bonne santé. Zézette et Wolf", si ce n'est que toutes ces cartes commencent par la même phrase qui revient régulièrement d'année en année "Chers amis, Nous voici de retour dans cette Ile de Beauté que nous aimons tant". Cependant, nous les voyons se rendre en avril 72 à St Malo, où ils semblent soudain plus inspirés : "quelques mots pour vous dire que tout va bien, le temps est passable. Hier samedi nos enfants nous ont menés pour faire des achats de toutes sortes au magasin Mammouth. Formidable des centaines de voitures, des gens venant acheter dans ce magasin immense, produits beaucoup moins chers que partout ailleurs. Sincères amitiés Zézette et Wolf" Les Gringoire sont des voisins serviables. Maïté confie son lierre à arroser durant ses vacances à François Gringoire. Cette même Maïté transmet lors de ses vacances à Boulouris sur la Côte d'Azur le bonjour d'un certain Albert, qui lui-même écrit le lendemain du même lieu. (On montre 3 cartes) Cet Albert n'écrira que trois cartes aux Gringoire, mais pour être brève, (trois cartes disions-nous entre le 15 mai et le 10 août 1979), sa contribution n'en sera pas moins retentissante. Observons d'abord les verso. (Transparent "Je ne suis pas si vache, je pense à vous") "Je ne suis pas si vache, je pense à vous" (Transparent "Toute à toi pour toujours") "Toute à toi pour toujours" (Transparent "Est-ce que j'ai l'air cloche") "Est-ce que j'ai l'air cloche?" Tournons-nous à présent vers les recto de ces cartes. (Transparent "Albert - Nice") Un soin extrême est apporté à la calligraphie du texte, au stylo à bille, en lettres gothiques rouge pour les majuscules et bleu pour les minuscules. "Nice, 15 mai 1979. En voyant cette belle vache J'ai bien pensé à... nous... Sans commentaire... Une grosse bise quand même. Albert" La carte a été glissée, par discrétion dans une enveloppe. L'adresse, "Mme Gringoire, rue X"… (On pointe le X) …(le X est écrit en rouge) ouvre la porte à des sous-entendus, si ce n'est grivois, au moins coquins. La carte suivante est plutôt moins compromettante quant au texte. (Transparent "Albert-Boulouris") "Boulouris, 26 juin 1979. Chère Madame, Je crois que l'on ne peut pas dire mieux..." Mais au vu de l'image..." (Transparent "Toute à toi pour toujours") "…on peut légitimement se demander où veut en venir Albert avec Madeleine Gringoire. Mais enfin la liaison épistolaire entre Madeleine et Albert, serait demeurée relativement sans danger sans cette dernière carte qui tombe soudain dans la boîte du 8 bis rue de la Bièvre à Bourg-la-Reine au coeur de l'été 1979: (Transparent "Albert-Douvaine" - On se lève et pointe au laser le texte lu) "Douvaine 10 Août 1979" (Albert s'est déplacé de la Côte d'Azur vers la Haute-Savoie) "Chère Collègue..." (On croyait Madame Gringoire à la retraite, mais le mot collègue possède un champ sémantique dépassant les limites strictes des rapports professionnels.) "Je paissais tranquillement dans un bien joli pré, Quand une petite vache, près de moi est passée." (La carte est un poème) "Elle était bien mignonne avec ses beaux cheveux; Je l'avais bien connue à la fête de Bagneux . Et sans faire de manières on s'est couché par terre, J'écoutais une histoire arrivée à Albert :" (Notez le double hiatus) "Cela se passait au bal de la mi-carême, dans la très chaude ambiance d'un très joli harem. Et parlant de vous, voici ce qu'il me dit : C'était très amusant et nous avons bien ri "Vous étiez si belle, sous vos jolis atours. "Qu'il eut une envie folle de vous faire la cour!…" Oh! voilà le vacher qui vient pour nous traire! Nous allons prendre position pour bien le satisfaire!" (Doit-on rappeler que c'est à une dame âgée de plus de 60 ans qu'est expédiée cette littérature que nous pouvons qualifier de poivrée?) "Dans l'attente de vous revoir dans une verte prairie Nous vous envoyons nos…meilleures vacheries!!!… Signé : La petite vache…et La grosse Albert." La petite vache dont il est question dans la signature semble être Maïté. La grosse vache serait Albert. Quelques indices pourraient faire penser à une plaisanterie codée : en consultant une carte on constate que la commune de Douvaine (Haute Savoie) jouxte la commune de Vacheresse en Confédération Helvétique. Le mystère Albert demeure cependant, dans l'état de notre documentation, impénétrable. Nous nous bornerons à signaler pour conclure ce sujet qu'après ce 10 août 1979 Albert n'écrira plus d'autres cartes aux Gringoire. (On enlève le transparent) Dans les dernières années de la correspondance, plusieurs mouvements convergents se dessinent. Des correspondants dont la production ne méritait pas d'être commentée mais qui avaient été fidèles aux Gringoire disparaissent : En 74, Les Gaillets dont le fils travaille à Rungis; en 77, Mme Clairet dont François Gringoire arrosait la pelouse en son absence, en 78 Jean Gros qui de Montluçon annonçait son retour tous les ans et le plaisir de retourner boire "un petit café chez ses amis Gringoire"; en 80, les Gesobeaux qui voyageaient avec leur chat. De nouveaux correspondants les remplacent : ce sont les amis que Madeleine et François Gringoire se font au Club du Troisième âge de Bourg-la-Reine. Ce type de correspondance commence en 75, pour s'achever (comme les autres) en 1984. Nous trouvons parmi ces correspondants Madeleine et Raymond Chenard qui leur écrivent chaque été de la Maison des Anciens "Roger Scordia", Ouzouer des Champs 45000 Nogent-sur-Vernisson :" "Qu'il fait bon vivre dans ce beau château. Nous sommes choyés par une directrice formidable, nourriture excellente, de l'ambiance et nous fraternisons avec les anciens de Châtillon, tous très aimables. De belles promenades. Aujourd'hui visite de Gien. Salles de jeux, de lecture, tourne-disques et avec des airs anciens, les après-midi, nous nous réunissons pour les travaux tricot etc., le tout accompagné de chant." Les cartes que rédigent les correspondants du Club du troisième âge sont nombreuses (la même année une Madame Duhec écrit cinq cartes postales aux Gringoire) et longues (on commence sur l'espace réservé à l'écriture et on continue sur l'espace réservé à l'adresse). On se raconte ses soucis de santé, on compatit aux malheurs des autres comme Georges qui écrit de Savoie après avoir reçu de mauvaises nouvelles des Chenard : "La mort de ce pauvre Eddy m'a beaucoup touchée. Dix ans, ce n'est pas vieux pour un chien, et je me doute du chagrin de ses maîtres, cela doit leur faire un Grand Vide. C'était leur enfant, un fidèle compagnon. Mais dans la vie dans les bêtes c'est comme dans les gens, quand la maladie vient! Le pauvre Eddy a fini de souffrir. Mais pour eux, les pauvres, ça fait un Grand Vide." Enfin, en hiver 1983, Maïté, après trois ans de silence, envoit une dernière carte postale aux Gringoire : "Ma bonne et chère Madeleine. Si vous saviez dans quel pitoyable état je me trouve. Je suis usée par la maladie d’Albert qui est dans une Clinique depuis le mois de Juin. Je suis avec lui et si je n'étais pas là, il serait bien malheureux car la maison manque, comme dans toutes les cliniques, de personnel. Il me faut me lever la nuit maintenant pour le nettoyer quand il s'oublie dans ses draps et je fais tout en pleurant dans mon oreiller et en souffrant mille morts car il ne veut pas que je me plaigne et me voir pleurer. Je me demande comment je peux vivre ainsi en pleurant comme je le fais et en souffrant autant. C'est un épuisement nerveux. Actuellement, depuis La Noël il a beaucoup baissé, il a le hoquet constamment et ne s'alimente autant dire plus mais il a une telle résistance qu'il peut aller ainsi jusqu'au Printemps. Voilà aujourd'hui le 14è mois qu'il ne quitte plus son lit du tout. Nous sommes Clinique Ste Croix 40, rue de la République Nice " La correspondance des Gringoire s'achève par une ultime carte de vœux reçue en janvier 1984. Elle est envoyé par Gisèle, une cousine de passage à Lèves (près de Chartres) : "Lèves, le 29/12/83. Chers Madeleine et François, Denis et les enfants se joignent à moi pour vous souhaiter une bonne année mais surtout, surtout une meilleure santé en espérant que nous ayons le bonheur de nous voir. De très, très grosses bises à tous les deux ainsi que Pascale et les "Michels" A travers les répétitions : "surtout, surtout une meilleure santé" "de très, très grosses bises" on a le pressentiment qu'on ne reverra plus Madeleine et François Gringoire. (On éteint le rétro-projecteur) Le 21 janvier 1998, nous nous rendons au cimetière de Bourg-la-Reine. Nous nous arrêtons devant un caveau de trois cases, d'une superficie de 2 mètres carré. Le registre du gardien du cimetière nous avait appris que cette concession achetée le 6 août 1969, avait été renouvelée le 29 juin 1994. Trois noms figurent sur le marbre gris : "Célestine LEPAGE (1878-1969)" (Madame Lepage trouvait enfin un prénom) "Madeleine GRINGOIRE (1903 - 1984)" (Madeleine était morte la première) "François GRINGOIRE (1904 - 1994) François était mort dix ans après sa femme, à l'âge de 90 ans. Au cadastre de la ville de Bourg-la-Reine on nous apprit que la parcelle 85, correspondant à un bâtiment sis au 8bis, rue de la Bièvre avait fait récemment l'objet d'une Déclaration d'Intention d'Aliener. Le vendeur était Michel Gringoire, et l'affaire était entre les mains de l'Étude Millet à Bourg-la-Reine. Nous nous rendîmes au 8 bis, rue de la Bièvre. A cette adresse, la maison est vide, fermée, et commence à se ruiner. (On éteint la lumière - On va au projecteur diapo - Projection de diapositives de la maison - O rallume la lumière) Ce même jour, de retour à Paris, nous appelons l'Étude Millet, et nous convenons d'un rendez-vous pour visiter la maison. Trois jours plus tard, nous pénétrons avec une employée de l'Étude Millet dans le 8 bis, rue de la Bièvre. La maison a été vidée de ses meubles. A l'arrière un petit jardin, où pousse un prunier. A la surprise de l'employée qui nous accompagne, le garage en rez-de-chaussée retient notre attention. Il contient, outre l'établi et le placard à outils de rigueur dans un tel lieu, des rayonnages abritant des tiroirs en bois semblables à celui-là. (On montre un tiroir en bois brun, d'une trentaine de centimètre de profondeur sur une quinzaine de large et une dizaine de haut.) Ils sont tous vides, mais une carte postale oubliée au fond de l'un d'eux : "La Bretagne St Brevin - La plage du Pointeau" nous apprend l'usage qui en était fait. Nous remercions l'employée après nous être fait confirmer que Michel Gringoire est le propriétaire actuel de la maison. Ayant trouvé son numéro dans le Bottin, nous l'appelâmes un soir. Une voix d'homme âgé nous répond. Nous nous présentons. Il nous déclare que le notaire lui a rendu compte de notre visite. Nous lui annonçons tout de suite que nous ne sommes pas intéressés par la maison. Cela ne l'étonne pas. Il ne manifeste pas plus de surprise au récit de notre enquête. Nous enregistrons la conversation. (On allume un magnétophone) Voix de Michel : "Je connais bien les gens de votre espèce. Mon père était un collectionneur aussi. Pas uniquement de cartes postales. De tout. De porte-clefs. De paquets de cigarettes étrangères." Voix de Corine Miret : "De timbres..." Voix de Michel : "Non, c'est ma mère qui décollait les timbres. N'importe lesquels. C'est l'image ou la couleur qui lui plaisait. Elle n'était pas une vrai collectionneuse. Mon père était était un vrai collectionneur. Par exemple il tenait des cahiers de listes : Liste des Papes les plus nombreux. Liste des vainqueurs du Prix d'Amérique. Liste des pensionnaires de la Comédie-Française. Il prétendait s'entraîner au Jeu des Mille Francs." Voix de Corine Miret : "Il a brûlé sa collection de cartes postales?" Voix de Michel : "Non. C'est moi qui l'ai vendue à sa mort. Quelques cartes avaient de la valeur, ça a payé les frais de succession. Alors? Vous ne voulez pas acheter la maison?" Voix de Corine Miret : "Non. Je suis désolée." (On éteint le magnétophone.) Mais Michel nous apprit que lors du partage sa nièce, Pascale Puygmal avait souhaité garder une partie de la collection de cartes postales de son grand-père. Il devait voir Pascale à la fin de la semaine à l'occasion d'une réunion familiale, il en profiterait pour lui demander ce qu'elle en avait fait. Nous laissâmes nos coordonnées à Michel, en lui demandant de les transmettre à Pascale. Une dizaine de jours plus tard, quelqu'un sonnait tôt le matin à notre porte, le temps de passer une robe de chambre, il n'y avait plus personne sur le palier. Sur le paillasson, une valise en tissu écossais, avec ce petit mot glissé dans la poignée : "J'espère que vous trouverez votre bonheur dans cette valise. Sincèrement, Pascale Puygmal" (On allume la lampe éclairant la valise) Nous ouvrîmes la valise en tissu écosais. Elle était emplie de cartes postales. Ainsi que l'indique un tableur de métal fixé dans le couvercle intérieur de la valise, cette dernière est divisée en deux compartiments. Le premier compartiment est intitulé "Thèmes et motifs", le second "Les sept familles". Le compartiment "Thèmes et motifs" est divisé en cinquante-six soufflets indexés et rangés par ordre alphabétique de : "Amour", à "Vie pratique" en passant par "Mariage". Le compartiment "Les sept familles" est divisé en sept cases. Six cases contiennent six liasses de cartes postales adressées à six familles. Chaque liasse est triée chronologiquement et par auteur de cartes postales. Une case demeure étrangement vide. (On se lève. On ouvre la valise. On montre le tableur de métal, les soufflets, une liasse de cartes postales) Un rapide survol du contenu des soufflets nous fit voir que les titres et divisions de la classification de François Gringoire ne correspondaient pas aux images, mais aux textes des cartes postales. Par ailleurs, François Gringoire ne s'était embarrassé pour classer ses cartes postales ni de catégories instituées par les sciences humaines, ni de chronologie. C'est un sentiment personnel pour l'auteur de la carte postale qui avait finalement guidé son choix. En conclusion, cette valise en tissu écossais contenait le cabinet d'amateur du lecteur de cartes postales qu'avait été François Gringoire. Je vous signale que l'exposition qui vous environne est constituée de cartes postales extraites de la collection particulière de François Gringoire. Il nous faut répondre à présent à une question que n'a manqué de se poser l'auditeur attentif. Pourquoi dans le compartiment " les sept familles" ne demeurait-il que six liasses de cartes postales? Pour répondre à cette question je me propose de laisser la parole à Mlle Pascale Puygmal, petite-fille de François Gringoire, qui nous a fait l'amitié de venir apporter son témoignage sur l'œuvre de son grand-père. (Les deux conférenciers laissent la place à Pascale Puygmal) Pascale Puygmal : "Bonsoir mesdames, bonsoir messieurs. Je suis heureuse de voir l'attention que vous avez consacrée à la collection de cartes postales de mon grand-père. Je tiens à remercier Mme X (Nom et titre du responsable de la structure accueillant le spectacle) d'avoir organisé cette manifestation qui me touche beaucoup. Je ne suis pas très à l'aise pour parler en public. Pour répondre à vos questions, j'ai donc préparé un petit texte que je vais vous lire. (Elle lit) "Lors des réunions familiales ou des banquets du club du troisième âge, Grand-père venait avec une valise en tissus écossais qu'il déplaçait sur un caddie aménagé à cet effet. Et au dessert, comme d'autres chantent une chanson ou récitent un poème, il lisait à l'assemblée un florilège de cartes postales qui correspondaient à l'ambiance de la soirée : "Amour" pour les mariages, "Cartes de soldats" pour le banquet de l'amicale des anciens combattants etc. Il avait ainsi classé toutes ses cartes postales dans les soufflets de sa valise et pouvait toujours en trouver une qui correspondaient à la situation. Je me souviens par exemple d'un dimanche de pluie où il nous avait confié les "Cartes postales cryptées". Avec ma cousine Catherine nous avons passé l'après-midi à jouer au détective et à décoder les cartes postales. Notre Grand-père aimait lui aussi mener ses enquêtes sur les auteurs de cartes postales. Il dénichait des correspondances familiales aux puces, dans les ventes de charité. Il ne manquait jamais de proposer de débarrasser gracieusement les caves et les greniers des particuliers qui déménageaient. Il jettait le bric-à-brac et gardait les cartes postales. De retour dans son garage, il triait et classait son trésor. Quand il avait fini de reconstituer l'histoire d'une famille, il rangeait les cartes postales dans une grande enveloppe kratf qu'il montait à l'étage. Et après le dîner, soir après soir, Grand-père nous distillait la saga de cette nouvelle famille. (Aux conférenciers) Quand mon oncle Michel m'a annoncé que vous vous intéressiez à la collection de cartes postales de mon Grand-père, j'ai soustrait les cartes de la famille Coron avant de vous amener la valise. En effet, je suis -pour des raisons que je ne m'explique pas mais qui peut-être rejoignent les vôtres- particulièrement attachée à leur histoire. Et il me semblait que si je ne devais garder qu'un seul ensemble de cartes postales, ce devait être celui-là. (Au public) Je ne vous laisserai pas sur des charbons ardents, et c'est très volontiers que je vais vous résumer ce que contenait cette septième case. D'après la correspondance retrouvée par mon Grand-père, Victor Coron était un négociant en vin de la région d'Epernay. Il avait épousé Marguerite Charbonnier, fille de petits agriculteurs de Vailly dans l'Aisne. Le couple s'était installé rue de Bercy, à Paris, près des entrepôts des "Vins du Postillons" pour lesquels travaillait Victor Coron. Margot et Victor avaient eu un fils, Bernard, qui était suivi à l'Hôpital Saint-Antoine par une jeune infirmière psycho-motricienne, Danièle Boucicault. Cette dernière s'était liée d'amitié avec sa mère, Marguerite Coron. Au printemps 1971, Danièle donne sa démission de l'hôpital car une riche famille de Genève, l'a engagé pour s'occuper à plein temps d'un jeune homme prénommé Jean-Jacques. Au début de l'été Danièle suit la famille en question et son pupille dans leur vaste maison de vacances. C'est là, à Trouville que Jean-Jacques tombe amoureux de Danièle. Il n'ose pas lui avouer son amour.et sombre alors dans une profonde dépression. De nombreuses péripéties jalonnent ces vacances (quiproquo, jalousie, etc) mais enfin à la fin de l'été Jean-Jacques et Danièle finissent enfin par se confier leurs sentiments par cartes postales. Et durant l'été indien Danièle descend avec Jean-Jacques en voiture vers le midi. Mon grand-père retrouva une série de cartes postales expédiées de la Côte d'Azur, de Monte-Carlo, du Lac Majeur en Italie, de Venise enfin, qui retraçait l'idylle du riche jeune homme et de la belle infirmière. Un an plus tard, un faire-part annonçait le mariage de Jean-Jacques et de Danièle. (Pascale saisit la carte de Trouville) Concernant cette carte expédiée de Trouville et qui a motivé vos recherches, je dois vous faire un aveu. Grand-père ne parvenait pas toujours à reconstituer l'ensemble d'une correspondance. Certaines cartes pouvaient avoir été égarées, jetées, ou achetées par un cartophile. Alors, en désespoir de cause, et afin que nous, ses auditeurs, ne perdions pas le fil de sa narration, Grand-père commettait le pire crime imaginable pour un collectionneur. Il fabriquait un faux. (Elle lit la carte postale expédiée de Trouville) "Chère Margot, Nous avons fait un bon voyage mais nous ne passons pas d'agréables vacances avec Jean-Jacques. Il s'ennuie, il veut revenir, il ne sort pas, ne mange presque pas, ne parle pas et fait la tête, alors nous reviendrons très bientôt. Grosses bises. Amitiés à M. Coron et à Bernard. A bientôt. Danièle." Cette carte témoignait des premiers symptômes de l'amour de Jean-Jacques pour son infirmière. Elle a été entièrement imaginée et écrite par mon Grand-père Il a poussé le perfectionnisme jusqu'à imiter l'écriture de Danièle, ainsi que le tampon de la poste de Trouville qui, si on l'observe bien, est un décalque. A vrai dire, Grand-père, malgré l'amusement qu'il prenait à ces petits jeux de faussaire répugnait à ce type d'artifice, et après avoir achevé la lecture de la saga d'une famille, il dispersait les fausses cartes en les vendant à des bouquinistes." (Se tournant vers les conférenciers) "C'est ainsi, je pense, que vous avez trouvé cette carte quai de la Tournelle." (Se tournant vers le public) "J'espère, mesdames et messieurs, avoir répondu à votre question." Les conférenciers : "Nous vous remercions Pascale pour votre témoignage. Mesdames et messieurs, j'aimerais conclure cette conférence par l'expression d'un sentiment personnel. Il me semble, Pascale, que votre grand-père, François Gringoire a été plus qu'un simple collectionneur de cartes postales. Vous nous avez confié combien il s'amusait à rassembler des cartes, à les trier, à les décortiquer, pour découvrir la vie de ses semblables au travers de leurs correspondances. Mais surtout le plaisir que vous aviez, enfant, à partager ces découvertes lors des lectures de cartes postales que donnait votre Grand-père. En ce sens, je pense que l'on peut dire que François Gringoire était un artiste. Mesdames et messieurs, j'espère que la conférence de ce soir aura su vous faire partager ce sentiment. Nous vous remercions de votre attention."  PAGE 3